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L’épreuve de force avec les « Anglosaksy »

Voici la traduction d’un article de Stefano Caprio publié par AsiaNews, parce que je le trouve intéressant. Il convient de savoir bien sûr que AsiaNews, le site de l’Institut pontifical pour les missions étrangères, est depuis longtemps un organe militant anti-Poutine (contre tout ce que Poutine représente), et encore plus évidemment depuis le début de l’invasion de l’Ukraine. L’auteur est un prêtre italien qui a été « missionnaire en Russie » entre 1989 et 2002 et qui est depuis 2007 professeur d’histoire et de culture russe à l’Institut pontifical oriental de Rome.

Parmi les nombreuses accusations liées à la guerre russe en Ukraine, qui est maintenant entrée dans une impasse à long terme, figurent celles contre « les Anglo-Saxons », prononcées à plusieurs reprises par le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Il s’en prend notamment aux médias anglo-saxons, qui « figurent en tête du classement des pays agresseurs dans la guerre de l’information ». Plusieurs autres hommes politiques et fonctionnaires russes utilisent également de plus en plus le terme « anglo-saxon » dans un sens péjoratif.

Selon les Russes, ce sont les Anglo-Saxons qui « alimentent l’hystérie » de l’opinion publique internationale, comme le répètent le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et sa porte-parole Maria Zakharova qui, en février, peu avant l’invasion, s’en prenait à un journaliste qui l’interrogeait sur le déploiement des troupes à la frontière ukrainienne : « Ce n’est pas à vous, qui représentez le monde anglo-saxon, de compter nos armes et de juger de la façon dont nos troupes se déplacent. » Ces derniers jours, Zakharova a elle-même pris la défense de Julian Assange, dont l’extradition vers les États-Unis a été ordonnée par un tribunal britannique, parlant de lui comme d’un « journaliste empoisonné par toute la puissance de la machine répressive anglo-saxonne ». Selon une autre déclaration de Peskov, les Anglosaksy (abréviation sarcastique) « ne font qu’accroître les tensions sur le continent européen ».

L’utilisation de ce terme générique indique un contraste non seulement avec les États-Unis ou « les Américains », un classique de la guerre froide, mais souligne la tendance russe à justifier le conflit actuel par des réinterprétations historico-culturelles remontant jusqu’au Moyen-Âge. Du reste, au tout début de l’ère moderne, la Moscovie d’Ivan le Terrible se présentait au monde comme le nouvel empire de la « Troisième Rome » appelé à sauver les peuples de tous les dangers démoniaques, et le premier tsar de Moscou était regardé avec intérêt par la reine Elizabeth d’Angleterre, celle qui a jeté les bases de l’empire britannique par-delà les océans. La « reine vierge » (le premier État américain s’appelle Virginia en son honneur) écrit à Ivan IV avec admiration, car il vainquit les Tatars de Kazan en 1557, ouvrant la voie à la conquête de toute la Sibérie : l’Asie devient le Dalnyj Vostok, le « Far East » russe des Cosaques contre les Mongols, avant le « Far West » américain des cow-boys contre les Indiens. Depuis lors, les deux empires s’opposent géographiquement (au point de se toucher) et idéologiquement ; ce n’est pas un hasard si les lettres symboliques de la guerre russe sont le V de Vostok, et surtout le Z de Zapad (Ouest) qui suggère Za pobedu ! (Pour la victoire !).

À l’origine de ces peuples nordiques, les Saxons, il y eut une domination sur les îles britanniques entre le Ve et le XIe siècle, juste avant la naissance de la Rus’ de Kiev avec le baptême de 988. Le terme « Anglia » lui-même dérive de l’un de ces peuples, les Angles, qui avaient quitté les territoires du Danemark et de l’Allemagne actuels. Lorsque Peskov et Zakharova s’en prennent aux Anglosaksy, ils n’ont cependant pas l’intention de retracer les étapes historiques de l’Europe médiévale, mais font référence à des dimensions beaucoup plus récentes, en utilisant un terme évocateur.

Les pays anglo-saxons au sens strict sont ceux qui sont officiellement anglophones : la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Canada (sauf le Québec), l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Plus que leur origine ou leur langue, ce qui les unit et les différencie le plus du reste du monde, ce sont les formes institutionnelles de la politique et du droit, qui les rendent porteurs dans le monde de la liberté et de la démocratie selon des modalités que les Russes entendent combattre et vaincre à tout prix, estimant qu’elles sont les causes de la perte d’identité et de souveraineté de tous les peuples.

L’une des caractéristiques les plus critiquées par les Russes est, par exemple, la « règle du précédent », lorsqu’une décision de justice, par exemple sur les droits des minorités ethniques ou éthiques, est considérée comme la source du droit, et non les lois « sacrées » définies par le pouvoir établi, comme le code pénal, comme c’est traditionnellement le cas en Europe continentale. Ou encore la souplesse du système d’études supérieures : l’université anglo-saxonne est majoritairement privée, et n’est absolument pas dédiée à l’éducation de masse, elle est donc « au service des castes du pouvoir et non du peuple », comme Vladimir Poutine lui-même l’a rappelé à plusieurs reprises par le passé.

Surtout, les Wighs ont une véritable dévotion pour le système du bipartisme et de l’alternance au pouvoir, que les Russes considèrent comme la voie vers le règne de l’Antéchrist, qui repose sur les divisions au sein du peuple. Les Wighs étaient à l’origine des partisans du pouvoir parlementaire, tandis que les Tories tenaient au pouvoir autoritaire du monarque, d’où les travaillistes et les conservateurs en Angleterre, les démocrates et les républicains aux États-Unis, les libéraux et les conservateurs au Canada, etc. C’est précisément cette dialectique qui est complètement bloquée en Russie depuis le début de la présidence Poutine en 2000, qui repose sur la « verticale du pouvoir » et la stabilité de la majorité « populaire », qui doit exprimer au moins 70-80 % du consensus, sous peine de désintégration de la société comme elle en était menacée à l’époque d’Eltsine.

Le monde anglo-saxon présente également des caractéristiques raciales et religieuses, définies par l’acronyme Wasp, « White Anglo-Saxon Protestant », aujourd’hui fortement remis en cause par la cancel culture. La Russie orthodoxe se croit porteuse d’une « culture inclusive » fondée sur l’assimilation des autres peuples et non sur l’asservissement, comme chez ses rivaux occidentaux, qui d’ailleurs versent aujourd’hui des larmes de crocodile pour se donner bonne conscience. Un phénomène que les Russes n’ont absolument pas l’intention de s’approprier est la lustracija, la révision des fautes du passé : il n’y a eu aucune critique en Russie de la collaboration avec le précédent régime soviétique, au contraire, les structures mêmes qui dominent aujourd’hui font référence à ce passé, comme le KGB (FSB) poutiniste ou le Patriarcat de Moscou de Kirill et des autres métropolitains.

Au-delà de la comparaison entre les cultures anglo-saxonne et russe, qui révèle non seulement des antagonismes mais aussi de nombreuses influences et imitations mutuelles, les Anglosaksy maudits par le Kremlin sont les porte-drapeaux d’un « Occident collectif  » générique, simplification nécessaire pour justifier des actions destructrices et apocalyptiques. L’utilisation de ces termes par les Russes révèle également une stratégie subtile, tendant plutôt à diviser le camp ennemi, poussant les nations « non anglo-saxonnes » à se ranger de plus en plus du côté de Moscou. À la veille de l’invasion, lors de la réunion du Conseil de sécurité, Viktor Zolotov, directeur de la Garde nationale de Russie, a déclaré : « Nous ne reconnaissons aucune frontière avec l’Ukraine ; ce sont les frontières des Américains, qui se considèrent comme les maîtres de ce pays et de tous leurs autres vassaux. » M. Peskov lui-même a déclaré que « nous, Européens, devons réfléchir au fait qu’un pays situé en dehors de notre continent, comme les États-Unis, vient chez nous créer des problèmes ».

Après tout, cette forme de propagande anti-américaine fait toujours grand effet en Russie, rappelant la déclaration de Staline en 1941 selon laquelle « les Russes n’ont jamais été amis avec les Anglosaxons ». Lorsque les Russes se posent en défenseurs des « valeurs traditionnelles européennes », comme dans le « Manifeste » de Konstantin Bogomolov, cela est toujours compris comme un engagement à se défendre contre les « valeurs étrangères, telles que celles des Anglo-Saxons ». Le Monde russe s’adresse à tous les peuples, avec l’intention de défendre même l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine de la colonisation par l’Occident, mais l’un des objectifs les plus recherchés est d’attirer vers lui tous les Européens qui ne sont pas strictement liés aux États-Unis et à la Grande-Bretagne, qui après tout, avec son Brexit, a offert un excellent support idéologique à la conception russe.

La Russie entretient avec l’Europe des relations économiques très étroites dont celle-ci a du mal à se libérer, comme le montrent ces jours-ci les contradictions sur l’éventuelle libération de la dépendance au gaz russe. Les échanges commerciaux, pas seulement énergétiques, sont également beaucoup plus intenses que ceux entre la Russie et les États-Unis, et s’il n’y avait pas la guerre, les Européens souhaiteraient maintenir ces relations autant que possible ; ils ne pensent pas exclure à jamais les Russes du tourisme et des échanges culturels, au-delà de McDonald’s ou des voitures. Il existe une longue histoire de relations spéciales entre la Russie et l’Allemagne, qui repose même sur le dialogue de la philosophie et de la littérature, comme de l’art et de la musique italiens, sans oublier la France, dont la langue était celle de l’aristocratie de Saint-Pétersbourg tout au long du XVIIIe siècle.

La Russie souhaite sortir de la guerre d’Ukraine non seulement avec de grands territoires conquis et contrôlés, du Donbass à la mer d’Azov ou à la Moldavie. Elle aspire à un monde pluriel dans lequel la Russie, les Anglo-Saxons et l’Europe, ainsi que les puissances orientales de la Turquie, de la Chine ou de l’Inde, seraient distincts, et dans lequel les Russes eux-mêmes seraient le pivot de chaque mécanisme international. L’isolement des sanctions, paradoxalement, est vu comme le moyen de s’élever au-dessus des querelles, de se purifier et de se sacrifier pour tous, en se préparant à la future épreuve de force mondiale.