Codex Egberti, vers 980. On remarque que l’enlumineur conserve la technique de l’icône qui montre deux scènes en une. A gauche Jésus dort, à droite il fait taire les vents.
L’évangile de ce dimanche est celui de la tempête apaisée. Un épisode aussi bref que propice à de longs développements sur la barque qui est l’Eglise aux prises avec les tempêtes de l’histoire ou chacun de nous confronté aux tempêtes des tentations et des épreuves. Vu depuis l’Epiphanie, il est une nouvelle manifestation du Verbe fait homme parmi les hommes.
L’épisode est clairement annoncé dans le psaume 106, d’autant que dans l’Ancien Testament ces versets ne correspondent à rien :
On pense aussi au psaume 88, qui commence un énoncé des pouvoirs divins par celui-là :
Or le psaume 88 est un des grands psaumes messianiques.
On constate que si l’épisode est bref chez les trois synoptiques, l’Eglise a choisi le plus bref, celui de saint Matthieu. Non seulement on n’y trouve pas de détail pittoresque comme l’oreiller sur lequel dort Jésus chez saint Marc, ni d’effet de style comme chez saint Luc, mais il n’y a que les mots strictement nécessaires à la narration. Au point qu’il est impossible de traduire mot à mot le fameux « modicae fidei ». Ce sont deux génitifs, donc des compléments de nom, mais il n’y a pas de nom. Le nom est sous-entendu : hommes, gens, personnes… En grec il n’y a même qu’un seul mot (mais au nominatif et qui se suffit à lui-même) : ὀλιγόπιστοι. Oligopisti. Que sœur Jeanne d’Arc avait réussi à traduire également par un seul mot, mais un néologisme, assez savoureux : minicroyants.
La grande différence entre Matthieu et les deux autres évangélistes, et qui est capitale, et qui est sans doute la raison pour laquelle c’est saint Matthieu qui a été choisi, est qu’il est le seul à raconter l’histoire dans cet ordre : la tempête se lève, les disciples réveillent Jésus, Jésus dénonce leur peu de foi, Jésus apaise la tempête. Marc et Luc inversent ces deux derniers faits, ce qui donne au propos de Jésus une allure de leçon de morale après coup. Alors que chez Matthieu c’est Dieu qui tance les hommes en pleine tempête, et ne montre sa puissance qu’après avoir délivré son enseignement. Les vagues passent par-dessus le bateau, « Nous périssons ! » crient les apôtres. « Minicroyants ! », leur répond Jésus. Puis il commande aux vents et à la mer pour leur montrer ce qui arrive quand on a la foi…
Cet agencement n’est pas sans rappeler l’épisode du paralytique. On le descend par le toit pour que Jésus le guérisse. Mais Jésus, « voyant leur foi », lui dit d’abord que ses péchés sont remis. « Qui peut pardonner les péchés, si ce n’est Dieu seul ? », se disent les pharisiens. « Quel est celui-ci, que les vents et la mer lui obéissent ? », disent « les hommes ». Car ce sont tous les hommes qui sont concernés par la question, et par la réponse qui n’a pas besoin d’être formulée.
Cet évangile aura un écho plus loin, lorsque saint Pierre voudra marcher sur l’eau pour rejoindre Jésus. Alors un vent se lève, Pierre s’enfonce, Jésus étend la main, le prend, lui dit : « modicae fidei », et ils montent dans la barque. Ici il y a un seul « minicroyant », celui qui devra confirmer ses frères dans la foi…
