C’est à propos de la collecte du dimanche de la Résurrection qu’on lit le propos le plus choquant, le plus impie, le plus inepte, de Dom Antoine Dumas, le Dr Frankenstein des collectes du nouveau missel, le grand manitou de leur soi-disant « restauration ». Il fallait, dit-il, dégager la collecte de sa « déformation grégorienne ». Car, d’après lui, saint Grégoire le Grand, le grand ordonnateur de la liturgie latine, le grand orfèvre des oraisons, avait « déformé » une collecte existante. Il fallait donc retrouver la collecte originelle. Et une fois retrouvée il fallait… la modifier, parce qu’elle n’était pas satisfaisante… et l’on a donc inventé une nouvelle fin. La vraie raison de ce tripatouillage est qu’il fallait supprimer la teneur anti-pélagienne de la collecte de saint Grégoire. Comme d’habitude.
Ce n’est pas seulement la collecte de Pâques qui est en cause. Le propos de dom Dumas était général : nombre d’oraisons ont subi la « déformation grégorienne », d’où précisément la nécessité de « restaurer » les oraisons dans leur pureté d’avant saint Grégoire le Grand… Et c’est ce qu’il a réussi à faire gober à toutes les autorités post-conciliaires…
Voici la collecte traditionnelle de Pâques, telle qu’elle figure dans les missels depuis toujours :
Deus, qui hodierna die per Unigenitum tuum, aeternitatis nobis aditum devicta morte reserasti : vota nostra, quae praeveniendo aspiras, etiam adjuvando prosequere. O Dieu, qui avez en ce jour, par la victoire de votre Fils unique sur la mort, ouvert pour nous l’entrée de l’éternité : secondez de votre secours les vœux que vous nous inspirez, en nous prévenant au moyen de votre grâce.
Les vœux que nous formons pour notre avancement spirituel, c’est Dieu qui nous les inspire, et nous lui demandons de nous aider à les réaliser. Et nous le lui demandons en ce jour où il nous a ouvert les portes de l’éternité par sa victoire sur la mort. Pour que nous puissions entrer avec lui. On insiste sur le fait que c’est lui, c’est sa grâce, qui nous fera entrer, et non nos belles aptitudes d’homme moderne. C’est cet accent d’humilité qu’il faut supprimer, que ne supporte pas l’orgueil de l’homme moderne. Oui, cette expression de la collecte, ciselée par saint Grégoire le Grand, se ressent du combat anti-pélagien de l’époque. Et ce serait une raison de la supprimer ? C’est au contraire une raison de la garder, car il n’y a pas eu d’époque aussi pélagienne que la nôtre.
La collecte originelle, selon dom Dumas, se trouve dans le recueil dit Gelasianum Vetus :
Deus, qui per Unigenitum tuum aeternitatis nobis aditum devicta morte reserasti, da nobis, quaesumus, ut, qui resurrectionis sollemnia colimus, per innovationem tui spiritus a morte animae resurgamus. O Dieu, qui avez en ce jour, par la victoire de votre Fils unique sur la mort, ouvert pour nous l’entrée de l’éternité : donnez-nous, nous vous le demandons, nous qui célébrons les solennités de la Résurrection, de ressusciter de la mort de l’âme par la rénovation de ton Esprit.
Mais la fin de cette oraison (qu’on ne trouve que dans 7 anciens livres liturgiques, et qui a disparu au XIe siècle) ne plaisait pas non plus aux soi-disant « restaurateurs », parce qu’il y avait deux fois le mot « mort » dans une collecte de Pâques.
Voici le texte même de dom Antoine Dumas :
Il convient de signaler que si dom Antoine Dumas affirme que la collecte gélasienne précède celle de saint Grégoire, dom Louis Brou avait argumenté, dans un livre paru peu avant (1960), que selon lui la plus ancienne est celle de saint Grégoire et que la gélasienne est une adaptation. Une… déformation ? En 1973, dans un livre sur Le péché originel dans la liturgie romaine, où il examine les oraisons des plus anciens sacramentaires de ce point de vue, Gerard Lukken a donné raison à dom Brou : la première partie de l’oraison a pour origine une phrase du commentaire de saint Grégoire sur le Premier Livre des Rois. Plus récemment, en 2011, Edward Schaefer, professeur à l’université de Floride et spécialiste de chant grégorien, a écrit dans un article sur l’herméneutique de continuité : « L’idée du Concilium selon laquelle la prière a été “corrompue” est donnée sans fondement et à l’encontre de ce que la tradition indique. »
On a déjà vu que ce que dom Dumas appelle « légère adaptation » est plus d’une fois une fabrication de bric et de broc, un assemblage de formules d’origines diverses, dont certaines non romaines. Ici l’adaptation est a priori légère, en effet, puisqu’on a remplacé « de la mort de l’âme » par « dans la lumière de vie ».
Deus, qui hodierna die, per Unigenitum tuum, aeternitatis nobis aditum, devicta morte, reserasti, da nobis, quaesumus, ut, qui resurrectionis dominicae sollemnia colimus, per innovationem tui Spiritus in lumine vitae resurgamus. O Dieu, qui avez en ce jour, par la victoire de votre Fils unique sur la mort, ouvert pour nous l’entrée de l’éternité : donnez-nous, nous vous le demandons, nous qui célébrons les solennités de la Résurrection, de ressusciter dans la lumière de vie par la rénovation de ton Esprit.
L’expression « in lumine vitae » est une invention. Elle ne se trouve nulle part dans la liturgie, et elle est rarissime chez les pères, malgré le « habebit lumen vitae » de Jean 8,12.
Ce faisant, on a remplacé une fin d’oraison très claire et précise par une autre qui n’a pas d’antécédent dans la tradition et qui est très floue. Car on ne sait pas si le resurgamus de la fin a le même sens que le resurrectionis qui précède. En fait ils ne peuvent pas avoir le même sens, puisque le Christ est réellement ressuscité, et que pour ce qui nous concerne, ou bien nous sommes virtuellement ressuscités en lui, ou bien il s’agit de notre résurrection corporelle à la fin du temps. On ne sait pas. Alors que la fin de l’oraison gélasienne évoquait cette « résurrection » (dont saint Augustin a beaucoup parlé) qui est le passage de la mort de l’âme à la vie de l’âme, par la grâce de Pâques que nous communique le Saint-Esprit. Comme le dit Lauren Pristas, « un langage clair avec une signification spécifique a été échangé contre un langage agréable et à consonance positive de signification incertaine ».
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En ce qui concerne l’ensemble de la messe et de l’office du jour de Pâques, ce qui apparaît de façon spectaculaire est la suppression des anges. La péricope de l’évangile elle-même a été soigneusement choisie de façon à ce qu’aucun ange n’y apparaisse (il a bien fallu en passer par là lors de la veillée, ça suffit). Or toutes les antiennes des psaumes de l’office traditionnel du jour parlent des anges (et aussi aux matines le premier grand répons solennel et le commentaire de l’évangile par saint Grégoire le Grand, avant que Pie XII les supprime). L’ange du Seigneur descendit et roula la pierre, il y eut un grand tremblement de terre quand l’ange descendit du ciel, son aspect était comme l’éclair, il fit tellement peur aux gardiens qu’ils furent comme morts, l’ange du Seigneur dit aux femmes : ne craignez pas… Cela peut paraître surprenant que les antiennes de la résurrection n’évoquent pas directement la résurrection. Mais la liturgie respecte le mystère. Personne n’a vu la résurrection. La résurrection du Christ, c’est un tombeau vide, avec un ange, ou deux anges. Des messagers qui nous annoncent le fait de la résurrection. La liturgie répète donc sans cesse « Surrexit Dominus vere », le Seigneur est vraiment ressuscité, mais pour en savoir davantage il faut, dans un premier temps, s’en remettre aux anges. Et ces antiennes sont celles de toute la semaine de Pâques, tandis que d’autres éléments de la liturgie détaillent les autres aspects… Evidemment, quand on ne croit plus aux anges, on n’a pas d’autre solution que de les supprimer…