Emmenés par les Français Martimort et Jounel, les membres de la commission chargée de la réforme du calendrier liturgique (coetus 1) votèrent par 14 voix contre 3 et 1 abstention pour la suppression du mercredi des Cendres. La commission chargée des « rites particuliers dans l’année liturgique » (coetus 17) vota à l’unanimité pour la suppression du mercredi des Cendres.
Et pourtant le mercredi des Cendres figure toujours dans la néo-« liturgie ». Est-ce que Paul VI, déjà mécontent, dit-on, de la suppression de la Septuagésime, mit son veto ? La suppression du mercredi des Cendres entrait pourtant pleinement dans la logique de la « réforme liturgique ». Elle répondait à deux des grands faux principes de cette « réforme » : revenir à la « pureté » primitive des rites liturgiques, et les faire correspondre à la mentalité et au mode de vie de l’homme d’aujourd’hui (deux principes du reste contradictoires, mais on n’était pas à ça près…)
En effet, le mercredi des Cendres fut d’abord, au IVe siècle, le premier jour de la pénitence des pécheurs publics, qui recevaient alors un cilice couvert de cendre et se retiraient dans un monastère avant d’être absous le Jeudi saint. Or il n’y a plus de pénitents publics depuis le moyen âge. Ce n’est qu’au XIe siècle qu’on commença à imposer les cendres à tous les fidèles. Or si la liturgie doit revenir à ce qu’elle était avant ce que les « réformateurs » osaient appeler la « déformation grégorienne », à plus forte raison faut-il abolir un rite du XIe siècle.
D’autre part, les quatre jours de jeûne ajoutés pour tout le monde avant le dimanche où commence la liturgie propre du Carême avaient pour but de faire passer le nombre de jours de jeûne de 36 à 40, afin que la pratique coïncide concrètement avec le symbolisme quadragésimal. Mais il y a très longtemps qu’on ne jeûne plus dans l’Eglise latine, et on se moque comme d’une guigne du symbolisme des nombres.
Enfin, il y a longtemps que les fidèles ne vont plus à la messe en semaine. La liturgie « restaurée » et « rénovée » doit donc exclure une cérémonie telle que les Cendres un mercredi.
Comme les « experts » avaient, parmi toutes leurs qualités, celle de se poser des questions qui ne se posent pas, ils s’étaient doctement demandés si, une fois le mercredi des Cendres supprimé, il fallait transférer le rite de bénédiction et d’imposition des Cendres au premier dimanche de Carême. Etrange innovation : cela ne s’était jamais fait, donc, selon leurs propres principes, c’était exclu avant même que la question soit posée.
Quelques lignes du schéma de la commission du calendrier voulant supprimer le mercredi des Cendres résument toute l’affaire du Carême :
Finalement le mercredi des Cendres a été conservé, mais cela n’a pas empêché d’inculquer aux fidèles « le sens le plus authentique et parfait du jeûne », qui est une imposture pure et simple.
Depuis 50 ans l’Eglise enseignante enseigne un mensonge aux derniers catholiques à propos du jeûne. On leur rebat les oreilles avec les propos des prophètes sur le jeûne qu’agrée le Seigneur, qui est de s’abstenir des péchés et de ce qui conduit au péché. Quand un prophète dit que le jeûne que veut Dieu est un jeûne moral, cela ne remplace pas, mais suppose au contraire le jeûne corporel. Nous sommes des êtres corporels. Si nous rejetons le signe corporel, ce qu’il signifie n’est qu’une illusion. Une collecte des Quatre-Temps le dit très clairement :
Præsta, quǽsumus, Dómine, famíliæ tuæ supplicánti : ut, dum a cibis corporálibus se ábstinet, a vítiis quoque mente ieiúnet. Per Dóminum. Accordez, nous vous le demandons, Seigneur, à votre famille qui vous en supplie, que comme elle se prive corporellement d’aliments elle s’abstienne aussi spirituellement des vices.
Ou la collecte du vendredi après les Cendres :
Inchoáta ieiúnia, quǽsumus, Dómine, benígno favore proséquere : ut observántiam, quam corporáliter exhibémus, méntibus etiam sincéris exercére valeámus. Les jeûnes commencés, accompagnez-les, Seigneur, de votre faveur bienveillante, afin que l’observance que nous manifestons corporellement nous l’accomplissions aussi dans la sincérité de nos âmes.
C’est en fait un leitmotiv des collectes du Carême évoquant le jeûne ou l’abstinence.
Saint Bède le dit aussi en peu de mots : « Le jeûne, en un sens général, consiste à s’abstenir non seulement des aliments, mais de tous les plaisirs charnels ; bien plus, à se défendre de toute affection au mal. Pareillement, la prière, en un sens général, ne s’entend pas seulement des paroles par lesquelles nous invoquons la clémence divine, mais aussi de tous les actes que nous accomplissons avec la dévotion de la foi pour servir notre Créateur. »
On n’apprend pas à prier sans apprendre d’abord des paroles, on n’apprend pas le jeûne spirituel sans passer par le jeûne corporel.
Jésus lui-même disait aux pharisiens qui paient la dîme sur la menthe et l’aneth et laissent de côté ce qui est le plus important dans la loi : la justice, la miséricorde et la foi : « il fallait faire ces choses-ci, et ne pas omettre celles-là. » Et il y a des démons qui « ne sortent que par la prière et le jeûne ». Et quand Jésus dit que lorsqu’on jeûne il ne faut pas se faire une mine décomposée, cela suppose… qu’on jeûne.
Mais un grand principe est qu’il fallait que la liturgie corresponde à la vie de l’homme contemporain. Donc, comme de fait on ne jeûne plus dans l’Eglise latine depuis très longtemps (y compris dans les monastères, au mépris de toutes les Règles), il fallait supprimer dans la liturgie la mention du jeûne. Ainsi on supprima ou on modifia toutes les oraisons du Carême qui évoquaient le jeûne. Sauf, pour une raison (à ma connaissance) inexpliquée, la collecte du troisième dimanche de Carême (et la collecte et la postcommunion du mercredi des Cendres puisque finalement on le gardait).
Cette suppression presque totale de la mention du jeûne dans la liturgie fut grandement facilitée par un texte ahurissant de Paul VI, la constitution apostolique Paenitemini du 17 février 1966 qui abolissait le jeûne à partir du mercredi des cendres 23 février 1966.
Cette décision est évidemment nulle et non avenue. Aucun pape ne peut abolir le jeûne. « Les jours viendront où l’époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront en ces jours-là. » Tous les pères de l’Eglise ont célébré les bienfaits de l’indispensable jeûne corporel. Ils ont été magistralement résumés dans la Préface qui est chantée à toutes les messes traditionnelles du Carême : Qui corporáli jejúnio vitia cómprimis, mentem élevas, virtútem largíris et prǽmia : toi qui par le jeûne corporel réprimes les vices, élèves les âmes, procures la force et la récompense. (Préface qu’on n’a pas osé supprimer, mais qu’on a reléguée en quatrième position des préfaces de carême, comme une sorte d’émouvant témoin obsolète.)
L’Eglise n’a pas à dissoudre sa discipline dans l’air du temps. Elle ne doit pas adapter sa liturgie à ce que vit l’homme contemporain, mais au contraire elle doit proposer la liturgie authentique qui montre à l’homme de tous les temps ce qu’est la vraie vie chrétienne à laquelle il doit tendre. Garder les multiples mentions du jeûne corporel dans la liturgie du Carême, alors que le jeûne a depuis longtemps disparu dans l’Eglise latine, ce n’est pas de l’hypocrisie, ce n’est pas refuser « le souci de la vérité », comme osait le dire l’expert en chef des oraisons Antoine Dumas, c’est un rappel de ce que l’Eglise veut pour le bien des fidèles qui veulent vraiment vivre de la vie divine.