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Du bois dans son pain

Et moi, comme un agneau plein de douceur qu’on porte au sacrifice, je n’ai pas su qu’ils ont médité un dessein contre moi, disant : Mettons du bois dans son pain, effaçons-le de la terre des vivants, et qu’on ne se souvienne plus de son nom.

La lecture biblique du temps de la Passion est le livre de Jérémie. En outre, la première partie du verset ci-dessus (Jérémie 11,19) fait partie du capitule des matines, et la seconde partie est le capitule des laudes. Chaque jour aux laudes on dit : « Mettons du bois dans son pain ». Car c’est là une prophétie de la Passion du Christ, l’agneau, pain de vie, qu’on porte au sacrifice de la Croix.

Pourtant aucune traduction moderne en français ne dit cela. Elles ont « Détruisons l’arbre avec son fruit » (Crampon et la majorité des traductions protestantes) ou « détruisons l’arbre dans sa vigueur » (Bible de Jérusalem), « Détruisons l’arbre en pleine sève » (TOB), « Détruisons l’arbre en sa sève » (Osty). Quant à la soi-disant Bible de la liturgie sous copyright elle invente : « Coupons l’arbre à sa racine. »

La Bible de Jérusalem et la TOB assènent leur « traduction » sans donner la moindre explication, alors qu’elle contredit toute la tradition biblique, patristique et liturgique d’Orient et d’Occident. Osty indique quant à lui qu’il « corrigé le texte ». Parce que, comme cela arrive si souvent, le texte massorétique qu’il s’efforce de suivre ne le satisfait pas. Dans le texte, dit-il, il y a « dans son pain » ou « avec son pain », ce qui ne veut rien dire, donc il met « sève » à la place… (Oui, c’est comme cela qu’ils font, Osty étant le seul à multiplier les notes où il signale qu’il « corrige » le texte hébreu. Dans lequel il y a effectivement « dans son pain » : BeLaHeMo, ce qui fait évidemment penser à… BeTLeHeM, la maison du pain.)

Or nous avons ici encore le cas d’un accord parfait entre la Septante et la Vulgate. Entre la traduction grecque réalisée par des rabbins à Alexandrie au IIIe siècle avant Jésus-Christ et la traduction latine réalisée par saint Jérôme six siècles plus tard. Toutes deux disent : « Mettons du bois dans son pain ».

Les premiers pères de l’Eglise ont immédiatement compris l’allusion à la Passion. Et si l’on en croit saint Justin, les juifs ont supprimé ce verset de leurs Bibles, comme plusieurs autres qui annonçaient le Christ. C’est ce qu’il affirme dans son Dialogue avec Tryphon (§72). S’il en est ainsi, ils l’ont donc remis ensuite, en le modifiant pour le rendre incompréhensible.

Dans sa dixième homélie sur Jérémie, Origène a un beau développement sur cette expression. Le pain de Jésus, dit-il, c’est sa parole, son enseignement qui nous nourrit. Les juifs ont ajouté du bois à son pain lorsqu’ils l’ont crucifié. Mais le bois a rendu le pain plus fort. Avant que le bois n’entre dans le pain, son enseignement ne s’étendait pas à la terre entière. Mais quand le pain eut reçu la puissance par le bois de la Croix, alors son enseignement s’est répandu partout.

Et ego quasi agnus mansuetus,
qui portatur ad victimam :
et non cognovi quia cogitaverunt super me consilia, dicentes :
Mittamus lignum in panem ejus,
et eradamus eum de terra viventium,
et nomen ejus non memoretur amplius.

Mercredi de la Passion

Une fois encore, Jésus explique Qui il est. Non pas le messie temporel que les Juifs attendent (c’est pourquoi il refuse obstinément de se dire le Messie), mais proprement l’un de l’Uni-Trinité divine : « Moi et le Père sommes un ».

Les Juifs prennent des pierres pour le lapider : « Toi qui es un homme, tu te fais Dieu. »

En effet, il est homme. Mais il ne se fait pas Dieu, il EST Dieu.

Vous dites que je blasphème parce que je dis : Je suis le Fils de Dieu.

Mais dans le psaume 81, Dieu vous dit : « Vous êtes des dieux, et tous fils du Très-Haut. »

Si vous, vous êtes des dieux, a fortiori moi je suis Dieu, comme le montrent mes œuvres. Si vous êtes fils du Très-Haut, a fortiori moi je le suis, car le Père est en moi, et moi dans le Père.

Il est remarquable que Jésus donne un sens très fort au verset du psaume. Pour que l’argument porte, il faut que réellement Dieu divinise les hommes. Il les divinise en les faisant « participants de la nature divine », comme l’expliquera saint Pierre. Par une filiation de participation, tandis que lui est Dieu à part entière.

Il est remarquable aussi qu’en citant ce verset Jésus renvoie aux versets qui l’entourent, et que les Juifs qui discutent avec lui connaissent par cœur. Or le verset qui précède dit :

Ils ne savent pas, ils n’ont pas compris, ils marchent dans les ténèbres.

Et le verset qui suit :

Mais vous mourrez comme des hommes.

Car l’homme ne peut devenir Dieu que dans le Dieu qui s’est fait homme. Dans la communion trinitaire. Car la filiation ne peut exister que si Dieu est Père et Fils, et si elle est opérée par l’Esprit.

Mardi de la Passion

« Mon temps n’est pas encore venu », dit Jésus dans l’évangile de ce jour. Comme il dit ailleurs que son « heure » n’est pas encore venue, ou que l’évangéliste précise que si personne ne met la main sur lui c’est parce que son heure n’est pas encore venue.

Ici il dit « mon temps ». Le sens est le même, il est même renforcé d’une certaine façon puisque le mot grec est « kairos » : le moment opportun, le moment crucial, le temps où il faudra mourir sur la croix pour racheter les hommes. Mais le choix du mot est ici commandé par le contexte. Jésus dit « mon temps », par opposition à celui de ses frères : « votre temps est toujours prêt ». Le temps de ses frères, ce n’est pas un moment opportun, c’est le temps du monde.

Le P. Bouyer (Le 4e évangile) avait remarqué le parallélisme entre cet épisode et les noces de Cana. A Cana, c’était la première fois que Jésus disait « Mon heure n’est pas encore venue. » Et dans les deux épisodes on voit Jésus refuser de faire ce qu’on lui demande, puis le faire ensuite.

A Cana, c’est à la prière de sa Mère. Mais ce n’est pas, ou pas seulement, pour être agréable à Marie que Jésus fait un miracle pour remédier à la pénurie de vin. Ce miracle est un « signe ». Il a une signification profonde, spirituelle, sacramentelle. Il ne fait pas ce qu’on lui a demandé. Il fait quelque chose qui ressemble à ce qu’on lui a demandé, mais dont la signification est sur un autre plan.

Il en est de même avec ses frères qui lui demandent d’aller à la fête. Ils lui demandent de participer au cortège festif qui va s’ébranler pour aller à Jérusalem rejoindre les autres cortèges des villages et des tribus, où il va pouvoir montrer ce qu’il sait faire, briller aux yeux du monde en accomplissant devant les foules de Jérusalem quelques éclatants miracles qui vont faire de lui une vedette au lieu qu’il reste terré en Galilée.

Jésus répond qu’il ne va pas à cette fête. Puis, une fois que la tribu est partie, il y va « comme en secret ». Non pour jouer au thaumaturge, mais pour enseigner sa doctrine qui n’est pas de lui mais de celui qui l’a envoyé. Il est l’envoyé de Dieu et il prêche avec autorité parce qu’il est Dieu lui-même. Au Temple. Au milieu de la fête. Dès qu’il a commencé à parler les autorités ont dépêché des hommes pour l’arrêter. Mais… « son heure n’était pas encore venue »…

L’invention de la « mer des Roseaux »

Les Hébreux avaient toujours traversé la mer Rouge, mais toutes les traductions françaises « catholiques » modernes ont « mer des Roseaux » (ou « mer des Joncs ») – ce qui n’est et n’a jamais été le nom d’une mer. (Un certain nombre de traductions protestantes gardent « mer Rouge ». La dernière traduction catholique à avoir « mer Rouge » est la Pirot-Clamer.)

Il semble que ce soit une fantaisie française récente, et germanique depuis… Luther. Aucune des dix traductions anglaises que j’ai vues (y compris la New English Translation de 2005) ne parle de mer des Roseaux, toutes ont : mer Rouge.

En général on ne vous dit même pas pourquoi on appelle la mer Rouge « mer des Roseaux ». Et quand par hasard on consent à ajouter une note, c’est simplement pour souligner qu’une fois de plus la Septante et la Vulgate se sont trompées. Comme s’est trompé saint Etienne (Actes 7,37), comme s’est trompée l’épître aux Hébreux (11,29), comme se sont trompés les commentateurs juifs (à commencer par Philon), comme se sont trompés tous les pères de l’Eglise, et l’Eglise dans sa liturgie…

Le mot du texte massorétique (des juifs du Xe siècle, qui est censé faire autorité chez les catholiques) est « souph ». C’est un mot qui ne correspond à aucune racine hébraïque. Par conséquent on ne peut que conjecturer sa signification selon le contexte. Les dictionnaires supposent que le mot veut dire roseau ou jonc, voire papyrus, parce qu’il se trouve aussi au début du chapitre 2 de l’Exode, quand Moïse nouveau-né, placé dans une corbeille, est déposé dans les « souphs » des bords du Nil. Cependant, le même mot se trouve aussi dans le livre de Jonas, et là il s’agit (selon le texte massorétique qui ne correspond ni à la Septante ni à la Vulgate) des « souphs » qui entourent la tête du prophète quand il est jeté dans la mer. En haute mer, ce ne peut pas être des roseaux, et des roseaux ne se mettraient pas autour de sa tête. Donc ce sont des algues… Et donc le dictionnaire Brown Driver Briggs expose doctement que lorsqu’il n’y a pas le mot « mer » devant, « souph » veut dire algues… Mais Fillion (qui traduit la Vulgate où rien ne se met autour de la tête de Jonas) dit dans ses notes de l’Exode que la mer Rouge est en fait la « mer des Algues »…

Conformément aux dogmes absurdes des exégètes modernes, personne n’imagine un instant que dans le texte hébreu dont disposaient les Septante et dans le texte hébreu dont disposait saint Jérôme, il pût y avoir un autre mot que « souph » pour définir la mer que traversent les Hébreux. Pour Exode 2,3, la Septante dit que Moïse dans son panier fut déposé « dans le marais près du fleuve », la Vulgate que Moïse fut déposé « dans les carex de la rive du fleuve ». Des carex : on n’est pas loin des roseaux, et d’ailleurs certains dictionnaires, prudents, parlent de plantes aquatiques… Il est donc vraisemblable qu’ici il y avait « souph ». Mais, précisément, si saint Jérôme avait vu « souph », peu après, dans le même texte de l’Exode, il aurait traduit « mer des carex », et non « mer Rouge ».

L’accord entre la Vulgate et la Septante est un indice fort qu’il s’agit bien de la « mer Rouge ». Rouge comme le sang du Christ qui nous lave du péché dans le baptême, dans la mort et la résurrection du Christ, que figure le passage de la mer.

En outre, l’invention de la « mer des Roseaux » est un immense cadeau fait aux rationalistes : si les Hébreux ont traversé une « mer de roseaux », c’est-à-dire « un marais », comme aurait traduit la Septante si elle avait vu « souph », c’est que parler de miracle est très exagéré. Or, comme le passage de la mer Rouge est l’événement sur lequel on revient sans cesse dans la Bible comme étant le miracle des miracles qui fonde toute l’histoire israélite, on détruit du même coup, d’un seul coup, tout le judaïsme, et aussi le christianisme, qui est indissolublement lié au symbolisme pascal du passage de la mer Rouge.

Lundi de la troisième semaine de carême

« Ipse autem transiens per medium illorum, ibat. »
Mais lui, passant au milieu d’eux, allait.

Cette phrase est la dernière de l’évangile d’aujourd’hui. Les gens de Nazareth, excédés par ce que leur dit Jésus, veulent le tuer. Ils l’emmènent sur un escarpement pour le mettre à mort, mais lui, passant au milieu d’eux, allait. Comme si les furieux étaient tout à coup paralysés, ou comme s’il était devenu invisible. Avec cet étonnant imparfait qui souligne l’insolite, et la majesté de celui qui passe.

Au moyen âge, cette phrase devint un talisman. On la gravait sur des anneaux, sur des médailles, que l’on prenait sur soi lorsqu’on entreprenait un voyage, afin de ne pas tomber aux mains des brigands. Le roi d’Angleterre Edouard III la fit graver au verso du « noble », sa monnaie d’or, pour être revenu à bon port après sa victoire sur la flotte française à Sluis (bataille de L’Ecluse), en 1340 ; cette monnaie fut frappée pendant plus d’un siècle.

Pourtant, si l’on regarde attentivement l’évangile de saint Luc, on constate que le sens du verbe n’est pas celui que le talisman lui a donné. Le verbe grec, πορεύω, va être employé par saint Luc, à partir du chapitre 9, pour parler de Jésus allant… à la mort. Et c’est ici le premier emploi du verbe en ce sens. Et c’est le sens de l’imparfait. Il échappait aux habitants de Nazareth parce qu’il allait à Jérusalem, il fallait qu’il aille à Jérusalem pour y être crucifié, en dehors de la ville, comme à Nazareth on voulait le tuer hors de la ville.

Il n’est pas inopportun de le remarquer en cette troisième semaine de carême.

On peut constater aussi la correspondance entre la finale du récit du passage de Jésus à Nazareth et la finale du psaume 140 : « Que les pécheurs tombent dans leurs propres pièges, quant à moi je suis seul jusqu’à ce que passe ». Ce qui est une annonce de la crucifixion et de la résurrection, source des sacrements qui multiplieront les fils de Dieu par participation à la vie divine du Seul Fils.

Mercredi de la deuxième semaine de carême

L’évangile de la messe de ce jour commence par la troisième annonce de la Passion – et de la Résurrection – par le Christ à ses apôtres. Ce qui a pour effet d’exciter les ambitions… La mère de Jacques et de Jean voit déjà ses fils à droite et à gauche du Roi d’Israël siégeant sur son trône. Dans le texte de saint Marc, ce sont les apôtres eux-mêmes qui font la demande. A posteriori, cette anecdote apparaît particulièrement pitoyable. Qu’elle figure dans les Evangiles montre à la fois l’étendue de leur conversion, leur humilité, et la véracité des évangiles.

Jésus ne répond pas à la mère. Il répond aux apôtres qu’ils boiront le même calice que lui. Telle est sa royauté.

Il en profite pour leur donner une leçon d’humilité. Les princes des nations dominent les peuples, mais parmi vous ce sera le contraire : celui qui veut devenir grand devra se faire esclave. Comme lui-même n’est pas venu pour être servi mais pour servir : la leçon se termine par une nouvelle annonce de l’humiliation du Fils de l’Homme, où Jésus utilise à dessein les mots d’Isaïe (53, 10-12) pour montrer qu’il est le Serviteur annoncé par le prophète, celui qui porte les péchés des hommes, le Juste qui va donner sa vie pour les racheter.

Mardi de la deuxième semaine de carême

L’histoire touchante et mystérieuse de la veuve de Sarepta, qui est la première lecture de la messe d’aujourd’hui, peut se lire à plusieurs niveaux. Dans cette messe de carême, elle a assurément pour but d’insister sur l’œuvre de l’aumône, l’une des trois grandes œuvres du carême. La pauvre veuve va jusqu’à donner tout ce qu’elle a, et ensuite elle n’aura plus qu’à mourir.

Déjà on voit que l’histoire dépasse la simple exhortation à l’aumône : donner tout ce que l’on a, toute sa subsistance, et ne pas mourir, mais au contraire avoir ensuite tout en abondance, c’est le don de soi, l’abnégation totale, le martyre : perdre la vie pour la trouver.

Dans la synagogue de Nazareth, Jésus (ce sera l’évangile de lundi prochain) soulignera un autre aspect de l’histoire : le prophète a été envoyé à une païenne, et non à une veuve d’Israël. C’est chez les païens qu’il accomplit le miracle, parce que la Phénicienne a une totale confiance en lui. Puisque les juifs rejettent leur Messie, la rédemption sera donnée aux païens.

Et il s’agit en effet de la rédemption (ce qui va bien aussi dans le chemin vers Pâques) : la veuve prend deux morceaux de bois, ce qui figure la Croix, et au feu de la Croix elle confectionne le pain eucharistique, et avec lui les autres sacrements figurés par l’huile. Sacrements qui ne manqueront jamais à l’homme jusqu’à la fin du monde. Ce qui est suggéré dans l’évangile de saint Luc où Jésus évoque une famine de trois ans et six mois alors que dans le texte de l’Ancien Testament Elie fait cesser la famine au cours de la troisième année : ces « trois ans et six mois », soulignés par ailleurs par saint Jacques, et qu’on retrouve dans l’Apocalypse, viennent du livre de Daniel qui indique ainsi le temps qui reste avant la fin du temps : la durée de la vie de l’Eglise militante, qui peut affronter la famine comme la veuve de Sarepta parce qu’elle a un pain qui ne s’épuise jamais : le pain eucharistique, jusqu’à ce qu’Il vienne.

« Merveilles » ?

Un autre exemple de « lissage » indu de la traduction de saint Luc et de flagrant délit d’harmonisation entre les évangiles : Luc 13,17 :

TOB :

Toute la foule se réjouissait de toutes les merveilles qu’il faisait.

Pirot-Clamer :

Toute la foule se réjouissait de toutes les merveilles qu’il opérait.

Crampon :

Toute la foule se réjouissait de toutes les choses merveilleuses accomplies par lui.

Bible des peuples :

Tout le public était en joie pour tant de merveilles qu’on lui voyait faire.

Jésus fait des merveilles, en latin mirabilia, en grec thaumata (comme thaumaturge). Jésus est Dieu et donc il accomplit les « mirabilia Dei » dont parle tant l’Ancien Testament. Mais ici saint Luc n’emploie pas ce mot. Il en emploie un autre. Il n’y a donc aucune raison de traduire par « merveilles », en supprimant ce qui fait l’originalité de ce verset.

Saint Luc dit endoxois. De doxa, la gloire. Dans l’évangile puis dans la liturgie, spécifiquement la gloire divine. Jésus fait des choses glorieuses qui manifestent sa gloire divine. C’est une autre façon de parler des mirabilia, qui ajoute encore à l’expression de la divinité du Christ. La Vulgate dit : quæ gloriose fiebant ab eo : « ce qui se faisait glorieusement par lui » (le grec dit exactement : « (les choses) glorieuses se faisant par lui »).

Osty et la Bible de Jérusalem n’ont pas « merveilles », mais refusent de parler de la gloire, et parlent de « choses magnifiques ». C’est une traduction possible, mais qui rejette à tort le fait que saint Luc a voulu parler de la gloire. Il s’agit de « choses glorieuses », d’« événements de gloire », d’« accomplissements glorieux ».

Les Bibles protestantes hésitent entre « merveilles », « choses magnifiques » et « choses glorieuses ». On remarquera que la Bible Second disait correctement « choses glorieuses », et que la « Second 21 » (pour XXIe siècle, je suppose), qui se vante d’être « le fruit de 12 ans de travail », tombe dans les « merveilles »…

Ne vous météorisez pas !

Luc 12,29.

Bible de Jérusalem :

« Vous non plus, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez; ne vous tourmentez pas. »

TOB :

« Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez ni ce que vous boirez, et ne vous tourmentez pas. »

Osty :

« Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez, et ne vous tourmentez pas. »

On voit que les trois sont bien d’accord : « Ne vous tourmentez pas. » Le problème est que le verbe grec ne veut pas dire « se tourmenter », et que si saint Luc, ou le Seigneur, avait voulu dire « se tourmenter », il aurait utilisé l’un des verbes qui veulent dire « se tourmenter »…

Ni la Bible de Jérusalem ni la TOB ne justifie sa « traduction », comme si elle allait de soi… Osty, quant à lui, en profite pour se livrer à son petit jeu favori : ironiser sur la Vulgate : « Au v. 29, “ne vous tourmentez pas”, contresens célèbre de la Vulgate, qui a traîné dans bien des livres et entretiens de spiritualité : nolite in sublime tolli. »

La Vulgate, comme à sa très bonne habitude, a traduit littéralement le texte grec : μὴ μετεωρίζεσθε, mi météorizesthé, ce qui veut dire littéralement : ne vous élevez pas en l’air. C’est exactement ce que veut dire Nolite in sublime tolli. Car sublime veut dire : en l’air, dans les airs, élevé, d’où ensuite le sens figuré qui est celui qu’a le mot français « sublime ». C’est pourquoi l’expression a pu être comprise comme : « Ne soyez pas orgueilleux, ne vous élevez pas au-dessus de votre condition », ce qui est d’ailleurs un sens attesté du verbe grec. C’est de cela dont se gausse Osty. Mais il a tort. Les doctes exégètes soulignent que ce ne peut pas être le sens de l’expression, parce que ça ne correspond pas au contexte. Mais il est parfaitement légitime de prendre une expression de la Sainte Ecriture hors contexte et de lui donner un sens particulier. Tous les pères ont fait cela, saint Paul avant eux, et les rabbins avant lui. En outre on verra que le sens réel de météorizo ici est très proche de ce sens-là.

Osty ferait mieux d’expliquer pourquoi il traduit météorizo par « tourmenter ». Il ne l’explique pas davantage que la Bible de Jérusalem ou la TOB. (Bien entendu on a osé aussi « corriger » la Vulgate en ce sens : la néo-Vulgate a : « et noli solliciti esse ».)

Dans la première moitié du XXe siècle, les Bibles en français avaient plutôt : « Ne soyez pas anxieux ». Parce que le P. Lagrange avait dit qu’il fallait traduire comme ça… Du coup on avait corrigé la Bible Crampon, qui dans son édition d’origine, en 1885, avait : « et ne vous laissez pas aller à de vains désirs ».

Comment on est passé de l’anxiété au tourment, je ne sais pas. Toujours est-il que le verbe grec ne veut dire ni l’un ni l’autre. Le dictionnaire Bailly, dictionnaire grec-français de référence, ignore absolument un tel sens. Le dictionnaire Liddell Scott Jones, dictionnaire grec-anglais de référence, signale in fine que le verbe a le sens d’être anxieux dans un papyprus d’Oxyrhynque (le POxy. 1679.16), et qu’il est « peut-être utilisé dans ce sens » dans Luc 12,29.

Etrange autorité que celle d’un unique papyrus, le 1679e de la collection d’Oxyrhynque, simple lettre d’une fille à sa mère. C’est à peu près la même autorité que celle d’un SMS d’ado pour déterminer l’orthographe d’un mot. Du reste l’éditeur des papyrus signale qu’il a dû corriger une faute dans la négation qui précède le verbe. De fait, dans cette lettre, le plus simple est sans doute de penser que la fille dit à sa mère de ne pas s’inquiéter, comme c’est le plus simple dans l’évangile, sauf que ce sens ne se trouve nulle par ailleurs.

Le P. Lagrange, quant à lui, ne fait pas mention du papyrus, mais il affirme que l’adjectif météoros a le sens d’anxieux dans deux textes de Josèphe. Or, déjà, l’adjectif, ce n’est pas le verbe, ensuite les dictionnaires ne font aucune mention de ce sens présumé de météoros, et enfin… Josèphe ne dit pas cela.

Le premier texte indiqué par le P. Lagrange est Antiquités judaïques, VIII VIII 2. La phrase dit ceci, dans la traduction de Julien Weil : « quand le peuple se fut assemblé pour l’écouter, au troisième jour, devant la foule en suspens, l’oreille ouverte aux paroles du roi et les imaginant bienveillantes… » Météoros est traduit par « en suspens », sens attesté, dérivé de « en l’air : suspendu en l’air ». Et il ne peut pas vouloir dire « anxieux » puisque le peuple imagine que les paroles du roi vont être « bienveillantes » (philanthropos).

Le second texte est Guerre des Juifs, IV II 5. Traduction Buchon (?) : « Il valait donc mieux laisser les coupables tenus en suspens par la crainte… » Ici encore, météoros est logiquement traduit par « en suspens ». Certes, les personnes dont on parle sont anxieuses, mais la traduction « être anxieux par la crainte » n’est évidemment pas bonne.

Le problème, avec internet, c’est qu’on peut tout vérifier…

On note que, dans le Nouveau Testament, ce mot n’est utilisé que dans ce verset de saint Luc. Avant d’aller chercher un papyrus profane et fautif ou deux phrases de Josèphe mal interprétées, il serait logique d’aller voir le sens du mot dans l’Ancien Testament, d’autant que Luc, sous son vernis hellénistique, est l’évangéliste qui utilise le plus des formules de l’Ancien Testament.

Or le verbe météorizo y est utilisé dix fois, dont cinq fois dans le même chapitre 10 d’Ezéchiel, pour évoquer les chérubins qui s’élèvent. Dans Ezéchiel, ainsi que dans Michée 4,1, et dans Abdias 1,4, le verbe a très simplement le sens de s’élever.

« Être tourmenté » est un thème récurrent des psaumes. Mais ce n’est jamais météorizo que l’on trouve. En revanche le verbe est utilisé une fois, au tout début du psaume 130, comme synonyme de hypsoo : s’élever, dans deux stiques parallèles. Le latin a traduit : Domine, non est exaltatum cor meum, neque elati sunt oculi mei. « Seigneur, mon cœur ne s’est pas exalté, et mes yeux ne sont pas élevés. » La suite dit que je n’ai pas cherché ce qui est au-dessus de moi mais que je suis resté humble. Nous sommes ici (sans surprise) très près de ce que dit réellement l’évangile. Il en est de même des deux occurrences du verbe dans le deuxième livre des Maccabées, où il exprime le fait qu’Antiochus « élève » son esprit de très mauvaise façon, contre Dieu et le peuple de Dieu.

En inventant qu’il ne faut pas être anxieux, ou tourmenté, par ce que l’on mangera ou boira, les exégètes modernes font exactement ce qu’ils reprochent à tort ou à raison à un certain nombre de manuscrits. D’une part, alors qu’ils traquent les répétitions, ils en fabriquent une. Car Jésus a déjà dit, juste avant, qu’il ne fallait pas s’inquiéter de ce que l’on mangera, et il a même insisté là-dessus. D’autre part, alors qu’ils traquent les harmonisations entre les évangiles, ils en fabriquent une, en harmonisant Luc et Matthieu. C’est précisément ce que faisaient certaines traductions latines d’avant la Vulgate, en traduisant par « solliciti », comme au verset 26 et comme dans saint Matthieu.

Le P. Lagrange, après avoir décidé qu’il fallait traduire par « être anxieux », conclut : « Il semble bien que c’est Luc qui a trouvé ce mot recherché. »

Quant à moi je constate qu’il s’agit non d’un propos de saint Luc mais d’un propos du Christ rapporté par saint Luc. Lequel a commencé son évangile en soulignant qu’il a fait des recherches précises, attentives, pour rapporter les faits avec le plus d’exactitude possible. Il me paraît donc très légitime de considérer que le mot n’est pas de saint Luc, mais du Seigneur lui-même. Fidèlement rapporté par Luc. Tandis que Matthieu, ne le comprenant pas, l’a remplacé par un autre mot lui aussi utilisé par le Seigneur dans le même contexte (« ne soyez pas inquiets »).

Jésus a déjà dit qu’il ne fallait pas être inquiet quant à la nourriture, à la boisson, au vêtement. Ici il va plus loin. « Ne vous élevez pas », au sens du psaume : restez à votre place, ne vous élevez pas au-dessus de votre condition, c’est-à-dire : n’élevez pas vos yeux au-dessus de vous-même pour chercher à voir ce que l’avenir vous réserve. Ne tirez pas des plans sur la comète (à défaut de météorite)…

Or ce que dit Jésus selon saint Matthieu à cet endroit-là exactement, c’est : « Ne vous inquiétez pas du lendemain, car le lendemain s’inquiétera de lui-même ; à chaque jour suffit son mal. »

La correspondance est évidente. Mais pour la voir il est nécessaire de ne pas inventer à météorizo un sens que ce mot n’a pas.

Samedi après les Cendres

Dans un texte que j’ai déjà reproduit (voir ici), dom Guéranger résume admirablement la signification de l’évangile de ce jour en ce temps liturgique. La barque sur la mer, c’est l’Eglise avec ses fidèles qui vont peiner pendant les 40 jours que dure la traversée. Quarante jours qui « pèseraient à notre lâcheté, si le Sauveur lui-même ne venait les passer avec nous ». Il prie avec nous, il jeûne avec nous, et nous pouvons avoir confiance : il est déjà passé par là, il a jeûné 40 jours et vaincu le démon.

On peut ajouter qu’en marchant sur la mer Jésus s’affirme comme Dieu. Car Job (9,8) avait dit de Dieu : « C’est lui seul qui a tendu les cieux et qui marche sur la mer comme sur le sol » (Septante) ; « qui seul a tendu les cieux, et marche sur les flots de la mer » (Vulgate).

D’autre part Marc note de façon aussi originale que mystérieuse : « Et il voulait les dépasser ». Tel est le texte, travesti par Osty, la Bible de Jérusalem et la TOB, qui disent : « Il allait les dépasser. » Il voulait les dépasser, parce qu’il est Dieu et que l’on voit Dieu de dos comme Moïse l’a appris (c’est à dire en le suivant), et parce que ce « passage » de Jésus sur la mer renvoie au passage de la mer Rouge, donc à la Pâque, à la fête qui sera le terme de la traversée.