Luc 12,29.
Bible de Jérusalem :
« Vous non plus, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez; ne vous tourmentez pas. »
TOB :
« Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez ni ce que vous boirez, et ne vous tourmentez pas. »
Osty :
« Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez, et ne vous tourmentez pas. »
On voit que les trois sont bien d’accord : « Ne vous tourmentez pas. » Le problème est que le verbe grec ne veut pas dire « se tourmenter », et que si saint Luc, ou le Seigneur, avait voulu dire « se tourmenter », il aurait utilisé l’un des verbes qui veulent dire « se tourmenter »…
Ni la Bible de Jérusalem ni la TOB ne justifie sa « traduction », comme si elle allait de soi… Osty, quant à lui, en profite pour se livrer à son petit jeu favori : ironiser sur la Vulgate : « Au v. 29, “ne vous tourmentez pas”, contresens célèbre de la Vulgate, qui a traîné dans bien des livres et entretiens de spiritualité : nolite in sublime tolli. »
La Vulgate, comme à sa très bonne habitude, a traduit littéralement le texte grec : μὴ μετεωρίζεσθε, mi météorizesthé, ce qui veut dire littéralement : ne vous élevez pas en l’air. C’est exactement ce que veut dire Nolite in sublime tolli. Car sublime veut dire : en l’air, dans les airs, élevé, d’où ensuite le sens figuré qui est celui qu’a le mot français « sublime ». C’est pourquoi l’expression a pu être comprise comme : « Ne soyez pas orgueilleux, ne vous élevez pas au-dessus de votre condition », ce qui est d’ailleurs un sens attesté du verbe grec. C’est de cela dont se gausse Osty. Mais il a tort. Les doctes exégètes soulignent que ce ne peut pas être le sens de l’expression, parce que ça ne correspond pas au contexte. Mais il est parfaitement légitime de prendre une expression de la Sainte Ecriture hors contexte et de lui donner un sens particulier. Tous les pères ont fait cela, saint Paul avant eux, et les rabbins avant lui. En outre on verra que le sens réel de météorizo ici est très proche de ce sens-là.
Osty ferait mieux d’expliquer pourquoi il traduit météorizo par « tourmenter ». Il ne l’explique pas davantage que la Bible de Jérusalem ou la TOB. (Bien entendu on a osé aussi « corriger » la Vulgate en ce sens : la néo-Vulgate a : « et noli solliciti esse ».)
Dans la première moitié du XXe siècle, les Bibles en français avaient plutôt : « Ne soyez pas anxieux ». Parce que le P. Lagrange avait dit qu’il fallait traduire comme ça… Du coup on avait corrigé la Bible Crampon, qui dans son édition d’origine, en 1885, avait : « et ne vous laissez pas aller à de vains désirs ».
Comment on est passé de l’anxiété au tourment, je ne sais pas. Toujours est-il que le verbe grec ne veut dire ni l’un ni l’autre. Le dictionnaire Bailly, dictionnaire grec-français de référence, ignore absolument un tel sens. Le dictionnaire Liddell Scott Jones, dictionnaire grec-anglais de référence, signale in fine que le verbe a le sens d’être anxieux dans un papyprus d’Oxyrhynque (le POxy. 1679.16), et qu’il est « peut-être utilisé dans ce sens » dans Luc 12,29.
Etrange autorité que celle d’un unique papyrus, le 1679e de la collection d’Oxyrhynque, simple lettre d’une fille à sa mère. C’est à peu près la même autorité que celle d’un SMS d’ado pour déterminer l’orthographe d’un mot. Du reste l’éditeur des papyrus signale qu’il a dû corriger une faute dans la négation qui précède le verbe. De fait, dans cette lettre, le plus simple est sans doute de penser que la fille dit à sa mère de ne pas s’inquiéter, comme c’est le plus simple dans l’évangile, sauf que ce sens ne se trouve nulle par ailleurs.
Le P. Lagrange, quant à lui, ne fait pas mention du papyrus, mais il affirme que l’adjectif météoros a le sens d’anxieux dans deux textes de Josèphe. Or, déjà, l’adjectif, ce n’est pas le verbe, ensuite les dictionnaires ne font aucune mention de ce sens présumé de météoros, et enfin… Josèphe ne dit pas cela.
Le premier texte indiqué par le P. Lagrange est Antiquités judaïques, VIII VIII 2. La phrase dit ceci, dans la traduction de Julien Weil : « quand le peuple se fut assemblé pour l’écouter, au troisième jour, devant la foule en suspens, l’oreille ouverte aux paroles du roi et les imaginant bienveillantes… » Météoros est traduit par « en suspens », sens attesté, dérivé de « en l’air : suspendu en l’air ». Et il ne peut pas vouloir dire « anxieux » puisque le peuple imagine que les paroles du roi vont être « bienveillantes » (philanthropos).
Le second texte est Guerre des Juifs, IV II 5. Traduction Buchon (?) : « Il valait donc mieux laisser les coupables tenus en suspens par la crainte… » Ici encore, météoros est logiquement traduit par « en suspens ». Certes, les personnes dont on parle sont anxieuses, mais la traduction « être anxieux par la crainte » n’est évidemment pas bonne.
Le problème, avec internet, c’est qu’on peut tout vérifier…
On note que, dans le Nouveau Testament, ce mot n’est utilisé que dans ce verset de saint Luc. Avant d’aller chercher un papyrus profane et fautif ou deux phrases de Josèphe mal interprétées, il serait logique d’aller voir le sens du mot dans l’Ancien Testament, d’autant que Luc, sous son vernis hellénistique, est l’évangéliste qui utilise le plus des formules de l’Ancien Testament.
Or le verbe météorizo y est utilisé dix fois, dont cinq fois dans le même chapitre 10 d’Ezéchiel, pour évoquer les chérubins qui s’élèvent. Dans Ezéchiel, ainsi que dans Michée 4,1, et dans Abdias 1,4, le verbe a très simplement le sens de s’élever.
« Être tourmenté » est un thème récurrent des psaumes. Mais ce n’est jamais météorizo que l’on trouve. En revanche le verbe est utilisé une fois, au tout début du psaume 130, comme synonyme de hypsoo : s’élever, dans deux stiques parallèles. Le latin a traduit : Domine, non est exaltatum cor meum, neque elati sunt oculi mei. « Seigneur, mon cœur ne s’est pas exalté, et mes yeux ne sont pas élevés. » La suite dit que je n’ai pas cherché ce qui est au-dessus de moi mais que je suis resté humble. Nous sommes ici (sans surprise) très près de ce que dit réellement l’évangile. Il en est de même des deux occurrences du verbe dans le deuxième livre des Maccabées, où il exprime le fait qu’Antiochus « élève » son esprit de très mauvaise façon, contre Dieu et le peuple de Dieu.
En inventant qu’il ne faut pas être anxieux, ou tourmenté, par ce que l’on mangera ou boira, les exégètes modernes font exactement ce qu’ils reprochent à tort ou à raison à un certain nombre de manuscrits. D’une part, alors qu’ils traquent les répétitions, ils en fabriquent une. Car Jésus a déjà dit, juste avant, qu’il ne fallait pas s’inquiéter de ce que l’on mangera, et il a même insisté là-dessus. D’autre part, alors qu’ils traquent les harmonisations entre les évangiles, ils en fabriquent une, en harmonisant Luc et Matthieu. C’est précisément ce que faisaient certaines traductions latines d’avant la Vulgate, en traduisant par « solliciti », comme au verset 26 et comme dans saint Matthieu.
Le P. Lagrange, après avoir décidé qu’il fallait traduire par « être anxieux », conclut : « Il semble bien que c’est Luc qui a trouvé ce mot recherché. »
Quant à moi je constate qu’il s’agit non d’un propos de saint Luc mais d’un propos du Christ rapporté par saint Luc. Lequel a commencé son évangile en soulignant qu’il a fait des recherches précises, attentives, pour rapporter les faits avec le plus d’exactitude possible. Il me paraît donc très légitime de considérer que le mot n’est pas de saint Luc, mais du Seigneur lui-même. Fidèlement rapporté par Luc. Tandis que Matthieu, ne le comprenant pas, l’a remplacé par un autre mot lui aussi utilisé par le Seigneur dans le même contexte (« ne soyez pas inquiets »).
Jésus a déjà dit qu’il ne fallait pas être inquiet quant à la nourriture, à la boisson, au vêtement. Ici il va plus loin. « Ne vous élevez pas », au sens du psaume : restez à votre place, ne vous élevez pas au-dessus de votre condition, c’est-à-dire : n’élevez pas vos yeux au-dessus de vous-même pour chercher à voir ce que l’avenir vous réserve. Ne tirez pas des plans sur la comète (à défaut de météorite)…
Or ce que dit Jésus selon saint Matthieu à cet endroit-là exactement, c’est : « Ne vous inquiétez pas du lendemain, car le lendemain s’inquiétera de lui-même ; à chaque jour suffit son mal. »
La correspondance est évidente. Mais pour la voir il est nécessaire de ne pas inventer à météorizo un sens que ce mot n’a pas.