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Des « jeunes filles insouciantes » ?

Ceux qui veulent obéir à minima à François et ont accepté ou sont contraints d’avoir les lectures de la messe en français selon la soi-disant Bible de la liturgie ont intérêt à se munir de leur missel et de lire les textes en latin pendant qu’on leur débite un texte qui n’est pas une traduction du latin (alors que les « lectures » sont des proclamations de la parole de Dieu qui font partie intégrante du rituel liturgique et devraient donc être chantées en latin comme le reste). Car depuis qu’il n’y a plus de liturgie latine, les textes sont des « traductions » de ce qu’ils appellent les « textes originaux », à savoir pour l’Ancien Testament la Bible concoctée par les rabbins au Xe siècle, et pour le Nouveau Testament l’édition critique extrémiste protestante Nestlé-Aland (alors qu’il existe une édition critique catholique plus raisonnable). En outre la « traduction » s’éloigne souvent de ce texte, et les péricopes ne sont même pas toujours exactement les mêmes.

Ces lectures ne sont donc pas celles du missel de saint Pie V et ne devraient pas être utilisées dans cette messe.

Un exemple particulièrement pénible est l’évangile des vierges folles et des vierges sages, qui revient fréquemment dans la messe quotidienne puisque c’est l’un des deux évangiles des communs des… vierges. Comme aujourd’hui avec sainte Catherine de Sienne.

Or donc il n’y a plus ni vierges folles ni vierges sages mais des « jeunes filles insouciantes » et des « jeunes filles prévoyantes ». Comme autrefois dans la Semaine de Suzette. Ainsi va le progrès.

Mais si l’on croit qu’il est plus moderne de remplacer les vierges par des jeunes filles, pourquoi ne pas moderniser toute l’histoire ? Qu’est-ce que cette huile qui fait défaut ? Il va de soi que les jeunes filles insouciantes ont oublié de recharger la batterie de leurs portables et qu’elles ne pourront donc pas s’en servir comme lampes. Cela dit le problème de fond demeure : Pourquoi ces jeunes filles se voient-elles interdire d’aller à la noce, autrement dit rater la vie éternelle, être damnées, au seul motif qu’elles ont été insouciantes ? N’est-ce pas le propre de la jeunesse, et une partie de son charme, que l’insouciance ? Est-il si grave d’être insouciant ? D’avoir seulement oublié de faire le plein, sans que cela occasionne le moindre désagrément pour qui que ce soit d’autre ?

Racontée ainsi, cette parabole n’a aucun sens. Et encore moins, si c’était possible, dans les messes des vierges.

Decem virgines : dix vierges. Le latin virgo a donné le français vierge, parce qu’il veut dire vierge… Il traduit le grec παρθένος, parthénos, qui veut dire… vierge. Certes, il arrive que ces mots désignent simplement des jeunes filles, sans autre précision. C’est que jadis et naguère on supposait qu’une jeune fille non mariée était vierge. Donc « jeune fille non mariée » voulait dire : vierge.

En outre, quand saint Paul dit aux Corinthiens qu’il veut les présenter au Christ « comme une vierge pure », il inclut les hommes. Et quand il commence un paragraphe ne disant : « A propos des vierges je n’ai pas de précepte du Seigneur », il parle des hommes comme des femmes. De même dans l’Apocalypse, les 144.000 élus le sont parce qu’ils sont vierges, hommes et femmes.

De toute façon le débat est clos depuis le… IVe siècle. Les rabbins critiquaient les Septante parce qu’ils avaient traduit l’hébreu alma par parthénos dans la prophétie d’Isaïe : « La vierge concevra », ce qui en faisait une insupportable prophétie chrétienne. Saint Jérôme montrait que les Septante avaient eu raison. Pour ce qui nous occupe, ce que l’on peut remarquer est que tout le monde était d’accord sur un point : parthénos veut dire : vierge…

Aujourd’hui les rabbins ont gagné, puisque la plupart des Bibles chrétiennes parlent d’une jeune fille ou d’une jeune femme. Il en était encore ainsi dans l’édition 2001 du Missel du dimanche de Pierre Jounel, et l’on parlait, dans la première lecture (Isaïe) de l’Annonciation, de « la jeune femme ». Aujourd’hui on a mis « la vierge ». L’évangile de l’Annonciation selon la Bible de la liturgie dit que l’ange a été envoyé à « une jeune fille vierge ». Trois mots pour parthénos. On aurait aimé mettre seulement « jeune fille », mais Rome a sans doute exigé qu’on mette aussi « vierge ». Mais ensuite « le nom de la jeune fille était Marie ». Alors que si saint Luc répète « parthénos » dans la même phrase, et avant de donner son nom, c’est pour insister sur le fait qu’il s’agit d’une vierge, ou plutôt de LA Vierge.

En ce qui concerne la parabole, même si on pense avec la quasi-totalité des exégètes modernes qu’il s’agit seulement de « jeunes filles » et que les nombres ne comptent pour rien (et que la parabole veut donc seulement dire qu’il faut être prévoyant – mais il y a la caisse d’épargne et les sociétés d’assurance pour cela), il reste que dans la liturgie, et dans la liturgie des vierges, on doit garder les… vierges.

Non seulement on traduit parthénos par jeune fille, mais μωρά, mora, par « insouciante ». En latin le mot est « fatua ». Le sens des mots est exactement le même en grec et en latin. Au sens propre, il veut dire émoussée, devenue fade. Au sens figuré il veut dire insensée, folle.

Ce sont bien des vierges, et des vierges folles. Lorsque saint Paul parle des impies, au début de l’épître aux Romains, il dit qu’ils se disent sages (σοφοὶ, sophi), mais qu’ils sont devenus fous, et il emploie le verbe fait sur μωρά. Pas moins de dix fois dans la première épître aux Corinthiens, saint Paul utilise le mot moros, fou, ou moria, folie. Trois fois en claire opposition sagesse-folie.

Les vierges sages sont qualifiées de φρόνιμοι, phronimi, sensées. Les autres sont donc insensées, et non insouciantes.

Egalement dans l’évangile de saint Matthieu, l’homme qui construit sa maison sur le sable est « moros ». Insensé. Et si le mot est jeté avec haine à la figure de quelqu’un, l’insulteur « sera passible de la géhenne de feu ». « Insouciant » n’entre pas dans cette catégorie. En revanche c’est ce qui arrive aux cinq vierges « fatuae ».

Une fois qu’on a annihilé l’opposition sages/folles, les nombres de la parabole perdent également toute signification. Comme souvent c’est Origène qui le premier a constaté que chaque groupe était constitué de cinq vierges parce que l’homme a cinq sens. Celui qui purifie ses cinq sens devient « vierge ». La parabole parle de tous ceux qui ont purifié leurs sens ; dix est une totalité. Parmi eux il y en a pourtant qui n’entrent pas dans la salle des noces. Parce que l’huile leur fait défaut. Cette huile, c’est la charité, au sens large, et les pères brodent à l’envi : l’huile est tout ce qui entretient la flamme… Et les vierges folles sont vraiment insensées parce qu’elles ont beaucoup peiné pour acquérir cette virginité mais qu’il leur manque l’essentiel, l’huile de la charité qui est l’huile de la joie, comme le dit saint Augustin en faisant allusion au psaume 44, le psaume nuptial. On pense à la tirade de saint Paul : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j’aurais le don de prophétie, et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science ; et quand j’aurais toute la foi, jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien… »

L’interprétation par les cinq sens n’est pas une exégèse marginale ou farfelue. C’est celle notamment de saint Augustin, et c’est celle que l’Eglise a choisie comme commentaire de cet évangile dans le bréviaire, dans la version de saint Grégoire le Grand. Mais qui peut encore accorder un quelconque intérêt à ces vieilleries, n’est-ce pas ?