Dans mon bréviaire bénédictin, l’office du 5 octobre est tout à fait insolite. On célèbre théoriquement la fête de « saint Placide et ses compagnons martyrs de notre ordre ». C’est une grande fête. Or le nom même de saint Placide n’y apparaît nulle part, et l’office ne fait aucune allusion à de quelconques martyrs bénédictins.
Si c’est une grande fête, c’est parce qu’il s’agit a priori du disciple de saint Benoît dont saint Grégoire parle dans ses Dialogues. Selon une histoire qui a commencé à circuler au XIIe siècle, Placide aurait été envoyé en Sicile où il aurait fondé un monastère, et tous les moines auraient été tués par une troupe de Sarrasins dirigée par Mamucha, amiral de la flotte du roi des Sarrasins Abdallah. Sauf l’un d’eux qui réussit à s’enfuir et raconta le drame.
Cela se passait le 5 octobre 539 (ou 541). Le problème est qu’à l’époque il n’y avait pas de Sarrasins…
En 1588 on découvrit sur le site du monastère des restes de corps martyrisés. Sixte Quint certifia qu’il s’agissait des corps de saint Placide disciple de saint Benoît et de ses compagnons, martyrs du cruel Mamucha (devenu Manucha), et inscrivit la fête au calendrier romain.
Or selon les plus anciens martyrologes il y avait bien eu, le 5 octobre, une fête de saint Placide et de ses compagnons martyrs en Sicile. Mais au IVe siècle. Donc bien avant saint Benoît. Non pas martyrs des Sarrasins, ni des « pirates païens » comme on a essayé de le corriger, mais sans doute des grandes persécutions impériales.
Et c’est ainsi que des martyrs de Sicile sont devenus des bénédictins compagnons du disciple de saint Benoît, et ont gardé leur fête dans le bréviaire même après qu’on eut dépouillé leur office de toute référence, jusqu’au nom même de saint Placide qui ne se trouve plus que dans l’intitulé.