Extrait du n° 165 de « Daoudal Hebdo ».
Il me semblait que l’obsession des « principes non négociables », qui avait enflé au point que certains parlaient de « PNN » comme on parle du PIB ou de la TVA, était quelque peu retombée, puisque les premiers mois de la campagne présidentielle s’étaient déroulés sans que les catho-tradis les mettent au premier plan. Mais voici qu’ils sont revenus en fanfare, avec notamment une tonitruante « lettre ouverte aux candidats aux élections », signée de Mgr Aillet et de divers laïcs dont les trois principaux rédacteurs du Salon Beige, Jeanne Smits, directrice de Présent, Jean-Pierre Maugendre, président de Renaissance catholique…
Ce texte, révérence gardée pour ses signataires, est irrecevable. Ils affirment qu’ils voteront « en fonction des principes non négociables », qui sont « un minimum au-dessous duquel nous quittons l’Etat de droit pour entrer dans la barbarie ». Certes, « d’autres sujets sont cruciaux pour notre avenir », mais aucun d’eux « ne peut avoir le moindre sens » (sic) si l’Etat « choisit délibérément de rayer la dignité de l’être humain de ses préoccupations ». (1)
Eh bien, s’il en est ainsi, il va de soi qu’on ne peut voter pour aucun candidat, puisqu’aucun candidat ne respecte les principes non négociables. Or l’Eglise nous rappelle notre devoir électoral. L’impasse est cruelle. Et je suppose que c’est la quadrature du cercle qui nous vaut cette lettre ouverte à la fois d’ardente supplication et d’ultimatum dérisoire. On y lit un profond désarroi né de la prise de conscience qu’on s’est enfermé dans une voie sans issue. Un désarroi apparemment non négociable…
Il faudrait raison garder. Si les principes non négociables sont aujourd’hui brandis comme des articles de foi, à l’instar des dogmes de la Sainte Trinité ou de l’Incarnation, on rappellera que, si le pape souligne souvent l’importance d’une politique de respect de la vie, de la famille, et de la liberté d’éducation, il n’en a vraiment parlé qu’une seule fois, dans une simple allocution à un groupe de députés européens, en 2006, et encore ce n’était pas comme on nous le répète.
Benoît XVI avait dit que l’objet principal de l’intervention de l’Eglise catholique dans le débat public porte sur la dignité de la personne humaine, et qu’elle accorde donc « une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables ». Et il ajoutait que « parmi ceux-ci », il y en a qui « apparaissent de manière claire », et il en citait trois (donc de façon non limitative).
L’autre texte que l’on cite est un paragraphe de l’exhortation apostolique Sacramentum caritatis, de 2007. Il s’agit ici de « valeurs fondamentales, comme le respect et la défense de la vie humaine, de sa conception à sa fin naturelle, comme la famille fondée sur le mariage entre homme et femme, la liberté d’éducation des enfants et la promotion du bien commun sous toutes ses formes ». Et « ces valeurs ne sont pas négociables ». On remarque qu’il ne s’agit plus de principes mais de valeurs, et que le pape en énumère quatre. La quatrième est la promotion du bien commun sous toutes ses formes. On peut considérer qu’elle englobe toutes les autres, celles qui sont citées et celles qui ne le sont pas. Car toute bonne politique consiste à promouvoir le bien commun, et pour promouvoir le bien commun on doit notamment préserver la vie, la famille, et les libertés éducatives. (2)
Mais pour promouvoir le bien commun, encore faut-il avoir le pouvoir de le faire. Par exemple, à quoi servirait d’élire un président qui veut fermer les frontières à une immigration déstabilisatrice, si le pays appartient à une union sans frontières ? Ou à quoi servirait-il d’élire un président prêt à prendre des mesures monétaires permettant de relancer l’économie, si le pays… n’a pas de monnaie ? Etc.
En bref, il est vain d’invoquer quelque « principe non négociable » que ce soit, quand on élit un président ligoté dans une union. C’est une application du « politique d’abord » de Maurras, souvent mal compris. Il faut d’abord que le pays soit indépendant et que son pouvoir soit souverain pour qu’on puisse lui demander d’appliquer tel ou tel principe.
A cela on pourra répondre que sur les « principes non négociables », l’Union européenne laisse les Etats membres libres de leur politique.
Il est vrai que les Etats de l’UE peuvent théoriquement interdire l’avortement, l’euthanasie, les expériences sur les cellules souches, etc., qu’ils peuvent théoriquement définir la famille comme l’union d’un homme et d’une femme et refuser toute autre union, qu’ils peuvent théoriquement garantir la pleine liberté d’éducation aux familles.
Pourquoi « théoriquement » ? Parce que c’est vrai dans les textes : le traité européen n’évoque pas directement ces questions-là, qui sont donc du ressort des Etats membres. Mais ce n’est pas tout à fait vrai dans la réalité. On admet que la Constitution irlandaise, ou polonaise, ou maltaise, invoque Dieu et protège la vie et la famille, parce que ces pays sont arrivés dans l’UE avec ce bagage. Mais qu’un pays membre de l’UE se mette à changer sa Constitution pour qu’elle invoque Dieu et protège la vie et la famille, on a vu ce que cela donne avec l’affaire hongroise. Et comme on ne peut pas condamner la Hongrie pour cela, on la condamne de façon mesquine et injuste pour d’autres motifs. En attendant de pouvoir condamner pour les vrais motifs, ce qui arrivera fatalement, car l’Union européenne ne cesse d’avaler ou de grignoter des pouvoirs. Et sans même intervenir directement sur ces sujets, elle le fait comme haut parleur de la pensée unique, et par sa mainmise sur la politique économique (donc sociale) des Etats membres, qui empêche de facto de prendre certaines mesures en faveur des familles.
En outre, on constate que le principe de liberté d’expression combiné avec le principe de non-discrimination permet à la Commission européenne de faire vigoureusement pression sur les Etats membres qui ne veulent pas autoriser les défilés exhibitionnistes. Voire même d’exiger, comme on l’a vu pour l’Estonie, que soit rapportée une loi interdisant la propagande homosexuelle.
Et l’on voit que si tout cela n’est pas encore dans les textes, c’est dans les têtes des candidats sélectionnés par le système : c’est bien pourquoi aucun candidat à la présidentielle française n’a dans son programme la mise en œuvre des « principes non négociables », mais qu’ils ont tous des projets plus ou moins contraires aux dits principes.
Voilà pourquoi l’incantation est vaine.
(1) Bien sûr ce n’est pas vrai. Imaginons un candidat dont le programme est totalement contraire aux principes non négociables, mais qui garantit la liberté religieuse, et un candidat moins mauvais sur les principes non négociables, mais qui veut interdire tout culte public. Pour qui allez-vous voter ?
(2) Ajoutons qu’en décembre 2007, Benoît XVI avait exhorté les ONG catholiques à « promouvoir ensemble ces principes éthiques non « négociables » de par leur nature et leur rôle de fondement de la vie sociale ». Il s’agissait des « droits » qui « découlent » de la « dignité innée de l’homme », sans autre précision.